Vietnam, je t’aime moi non plus

Vietnam, je t’aime moi non plus

L’adage dit que ça prend 21 jours pour s’adapter à une situation nouvelle. Aujourd’hui, lundi 2 mars il y aura un mois que je suis disparue de Montréal. Deux jours plus tard, le 4 février, je mettais les pieds et la tête au Vietnam. Un soir de la semaine dernière, j’ai dansé seule dans ma chambre d’hôtel d’Hanoï en redécouvrant le dernier Arcade Fire que j’avais boudé pour aucune raison valable à sa sortie.

Comment résumer ces quelques semaines? Franchement, je ne sais pas. Il y a eu des moments de déception et d’autres de pur plaisir. Comme sur l’île de Cat Ba entre le 14 et le 21 février. J’y étais pour les célébrations de la nouvelle année vietnamienne. Plage, randonnée, kayak, plage, balade en scooter, et re-plage. Et bonne bouffe, et plusieurs bières avec un couple d’Allemands qui me manque beaucoup, Sarah et Philipp, mais aussi des Français, des Danois, des Roumains et des Espagnols. Une île et une ville tournée vers le tourisme – et infernale l’été m’a-t-on dit avec tous les visiteurs vietnamiens et chinois –, mais durant les vacances du Têt, c’était le paradis. Une île fantôme et des plages désertes.

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Et ces quelques jours à Hanoi, la semaine dernière, où je déambulais simplement dans la ville, passant d’un café sur les bords du lac Hoan Kiem, à la bibliothèque du Centre culturel français, à un autre café milendien pour bosser et écrire, et la rencontre d’une francophile au Musée d’ethnographie du Vietnam qui m’a fait une visite privée gratuite dans la langue de Houellebecq.

Et je vous ai pas dit, on m’a dit deux fois que j’étais grande depuis mon arrivée. C’est vrai que les Vietnamiennes ne sont pas les plus longues sur pattes, mais me considérer comme une grande femme, je suis flattée. Difficile de les approcher, de les comprendre parfois, les Vietnamiens, mais cette comparaison par la taille, me fait entrer de plain-pied dans leur monde, même si 5 pieds et 2 pouces, c’est pas très grand.

Je pense sans arrêt à mon roman, je prends des notes, je voudrais publier tous les jours sur #Checkmestomates, faire de ce voyage un lieu privilégié d’écriture, de réflexions, de rencontres inédites entre moi et mes mots. Je suis la même mais différente. Je rêvasse, divague, invente des personnages, traîne sur Facebook ou Instagram, nourrit quotidiennement mon Tumblr et tiens bien avec nonchalance un journal papier, où j’écris à la main d’une écriture serrée, un résumé de mes rencontres, déplacements, découvertes, déceptions, joies, interrogations. Mais quoi, mais pourquoi écrire ça?

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Je n’ai pas encore trouvé comment répondre à ce désir pressant d’écriture (même si j’ai commencé à noter toutes les personnes rencontrées, avec descriptions, moments partagés, et fous rires échangés). Démarrer un vrai blogue de voyage avec les endroits visités et mes conseils aux autres intrépides? Poser les bases d’un récit de voyage? Travailler sur des nouvelles commencées mais pas finies qui parlent de neige et de motoneige? Travailler avec rigueur sur mon roman?

Celui-ci me lorgne du coin de l’œil, mais Marie est partie explorer le Vietnam (et peut-être le Laos) de son côté. J’espère la recroiser bientôt. Et son départ me ramène à la question qui me taraude depuis mon départ : que vas-tu faire 3 mois durant? Bon, il ne me reste maintenant plus que 2 mois pour me rendre à Ho Chi Minh Ville, mais vais-je jouer à la touriste (ce que j’essaie de faire de mon mieux, mais qui n’est pas tout à fait ma tasse de thé), m’installer plus longtemps dans certains lieux et m’y plonger et écrire, ou encore me laisser porter et ne me poser aucune question? J’alterne ces trois états depuis un mois, et si la cohabitation est parfois harmonieuse, ce n’est pas de tout repos non plus.

J’ai pris un train de nuit la semaine dernière pour me rendre dans les montagnes du nord-est, tout près de la frontière chinoise. Là, dans un restaurant d’hôtel baigné de soleil, j’ai rencontré Robert, un professeur de psychologie et psychanalyste montréalais à la retraite. Nous avons passé 3 jours ensemble dans la région de Sapa et beaucoup discuté. Nous avons loué des scooters et nos échanges riches se poursuivaient même lors nos arrêts sur le bord de la route pour contempler les paysages.

Avec lui, je me sentais stimulée intellectuellement et challengée culturellement. Robert a beaucoup voyagé en Asie et en Europe depuis une quinzaine d’année, et curieux comme un jeune homme, et la parole pleine d’anecdotes savoureuses que seule l’expérience peut nourrir, il m’a raconté un peu sa vie, ses voyages, ses filles, son travail, ses étudiants, ses recherches. Mais plus intéressant, Robert s’intéresse dans ses déambulations en solitaire aux différents types de voyageurs, et tente de cerner leurs profils psychologiques et engagements dans les pays visités. Nous avons abordé le secret, l’inracontable d’un voyage, tout spécialement dans le cas d’un voyage en solitaire.

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Il y a quelques semaines, une amie a porté à mon attention le texte « Pis, c’tait tu cool? » publié sur le site Les populaires. La comédienne Myriam Sophie Deslauriers y aborde avec beaucoup d’humour et d’autodérision, son retour d’un voyage en Inde, et la réaction des gens lorsqu’ils lui demandent de raconter comment c’était. En fait, elle sait pas trop quoi répondre, et c’est vrai comment raconter ça? Je vous en mets un petit bout, parce que son texte est vraiment bon, mais allez le lire au complet ici :

« Fait qu’un mandné t’es juste tellement écoeurée de t’obstiner à essayer de comprendre rationnellement les choses, tellement à boutte d’échouer lamentablement que tu gueules fuck-off à ton jus de cerveau pis t’arrêtes d’essayer. Pis là. Elle t’apparaît l’Inde. Immense, magistrale, riche, fière, comme une reine, pis tu te mets à ressentir un nouveau spectre de la vie, que t’aurais même pas pu t’imaginer parce que c’est trop éloigné de ce que t’as toujours connu.

Pis ça c’est crissement dur à décrire. C’pour ça que j’pas capable de t’expliquer en gueulant par-dessus la dernière toune de Beyoncé. »

Je ne comprends toujours pas ce que je suis venue faire ici, et c’est tant mieux. Mon cerveau bout pendant que mon corps subit les assauts du voyage et de la chaleur. Mais ce désir d’écriture prend toute la place. Ce soir, dans ma chambre d’hôtel de Bac Ha, je suis seule avec moi-même. Je n’ouvre plus la télé depuis 2 semaines, un vague projet avec des Françaises demain, sinon peut-être vagabonder dans les environs, lire et écrire, et tenter d’être ici, à Bac Ha (et un peu beaucoup sur Internet, je suis une indécrottable accro), en écoutant doucement le dernier d’Arcade Fire.

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Blue Motel

Blue Motel

En arrivant hier, j’ai surpris les propriétaires. J’étais la première cliente du motel de l’année. Ils avaient ouvert à peine une heure plus tôt. La réception était assez bordélique et la femme cherchait comment faire fonctionner la machine Interac. J’ai passé ma propre carte et j’ai pris les clés de ma chambre. La numéro 1. Soixante-huit dollars pour avoir la paix. Pour regarder le fleuve, là tout près.

J’avais à ma disposition une chaise orange de plastique, ronde et belle, sortie tout droit des années 1970. En tout cas, c’est mon impression. Bref, je me suis assise dessus et j’ai regardé le fleuve. En face, il y a La Malbaie. À gauche, une île avec des fermes, je peux voir les silos et la flèche d’une église. Mon voisin a une chaise jaune poussin.

Deux hommes sont arrivés au motel un peu après moi. L’un avait dans la vingtaine et l’autre, dans la quarantaine. Un père et son fils, je me suis dit. Ils ont hérité de la chambre numéro 3.

La chaise orange n’est pas confortable. Je me suis installé dans les escaliers avec mon cahier de notes. J’étais pas juste venue à l’hôtel pour le paysage. Je voulais surtout terminer une nouvelle. Une histoire de gâteau au caramel, de famille, pis de chalet. Je la traînais depuis quelques semaines et je me suis dit, pourquoi pas une chambre de motel face au fleuve?

Parfois, à Montréal, dans mon bureau, dans ma ruelle, je m’imagine écrire ailleurs et souvent je pense à une chambre de motel ou une maison sur le bord du fleuve. Je pense que l’eau pis les oiseaux, pis les marées pis toute, ça va m’inspirer et me calmer. Ça paraît que j’ai grandi en banlieue : je suis bien que trop romantique. Les oiseaux, ça fait du bruit en masse, j’ai de la misère à distinguer les oies blanches des mouettes, il y a un vent de fou et le début du mois de mai, c’est vraiment pas chaud dans le Bas-du-Fleuve. J’ai repris mon char pis je suis allé au village me chercher de la bière pis de quoi me faire un souper en tête à tête avec mon ordi. J’écrirais plus tard.

En revenant, les deux gars de la chambre numéro 3 étaient sur leur balcon et entamaient leur 2e bouteille de vin. Le plus jeune était en bedaine et criait. Aucun rapport avec ceux que j’avais croisés à la réception plus tôt. Je me suis ouvert une bière et je les ai écoutés sur ma marche d’escalier. J’ai pas compris leur relation (un chef scout et sa recrue?). En tout cas, après la 3e bouteille de vin, ils sont rentrés dans la chambre et je ne les ai plus revus de la soirée. Ce matin, en me levant, ils étaient déjà partis.

Dans la chambre, en face du lit, il y a une photographie d’un paysage marin. Une pointe rocheuse s’avance dans la mer, un conifère quelconque élève ses épines et il y a des monts enneigés au loin, de l’autre côté de l’eau. Les bleus sont trop bleus, les blancs trop blancs et les gris trop gris. Ça pourrait être ici ou ailleurs, peu importe. Comme si les voyageurs de passage pouvaient faire abstraction du paysage qui leur crève les yeux et qu’on voulait leur rappeler sa présence. Ça m’a fait penser aux touristes qui ne font que prendre que des photos pour s’en rappeler plus tard ou les montrer à leurs amis et familles, dans le confort dans leur maison, sans en profiter pendant qu’ils sont dedans le paysage, parce que vite vite vite, il y a autre chose à visiter.

J’ai écrit jusque tard dans la nuit. J’avais fermé les stores verticaux de la porte patio, mais vers minuit, je les ai ouverts. La marée était vraiment basse, je n’entendais aucun bruit venant du fleuve, les oiseaux dormaient, mes voisins aussi. Au loin, quelques lumières de La Malbaie. Si j’avais encore été fumeuse, je me serais allumé une cigarette dans le noir. J’ai respiré l’air du large et je me suis dit que demain matin, je prendrais bien une photo de la vue du motel pour la regarder moi aussi quand je serais loin d’ici, dans mon bureau qui donne sur la ruelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

Bang bang t’es mort

Bang bang t’es mort

J’allais commencer à écrire sur la nouvelle année et les résolutions déjà pas tenues 24 jours après le 1er janvier, pis je trouvais ça plate, pis je me disais que j’avais sûrement quelque chose de mieux à dire, que je voulais pas encore me plaindre de mes problèmes d’écriture pis de mes personnages torturés (vous ne perdez rien pour attendre, je le ferai la prochaine fois). Et comme toujours, dans les moments difficiles, Facebook est venu à ma rescousse : « Une téléréalité littéraire (eh! oui!) ». Un clic plus tard, je lisais un article d’Isabelle Beaulieu sur le site Les libraires à propos de la fameuse téléréalité.

Eh! oui!, la téléréalité s’immiscera aussi dans le monde littéraire. Vingt écrivains seront invités à s’installer au château de Brillac, situé à Foussignac, une petite commune française de quelque 600 habitants près de la région de Cognac. Le défi? Les auteurs claquemurés dans ledit château auront vingt jours pour écrire un roman collectif.

On pourra suivre 24h/24 sur la plateforme de l’émission des images prises par les caméras – car il y en aura une dans chaque pièce.

Et bien sûr, comme toute bonne téléréalité, les littéraires n’échapperont pas au spa et à la piscine chauffée. Après tout, il faut bien détendre les cerveaux surchauffés. Et pour écrire de bonnes aventures, ne faut-il pas d’abord en avoir beaucoup vécu soi-même?

Wow minute! Est-ce que j’ai envie de voir des littéraires, des auteurs, écrire collectivement, dans l’urgence et sous des caméras, on est pas loin de Saga de Benacquista là, et en plus se dandiner maillot de bain dans une piscine? Qu’est-ce qui me dérange le plus dans le fond, l’urgence ou le spa? Connaissant un peu les littéraires, ça risque de mal tourner cette affaire-là, surtout que le tournage aura lieu dans un château en plein coeur d’un vignoble.

Et qu’est-ce qu’on va voir? Des personnes devant leur ordinateur, se triturer les méninges sur un paragraphe récalcitrant? Ou s’obstiner (ce sont des Français tout de même), sur le mot juste? L’organisateur promet des séances de réflexion, des lectures, des échanges sur le rôle du livre, et des intervenants comme des éditeurs ou des libraires. Je sais pas pour vous, mais moi, ce que j’aime dans les téléréalités c’est quand les participants s’engueulent, se saoulent et deviennent disgracieux. Est-ce que les auteurs sauront le faire? J’espère bien que oui.

Pour en revenir à la flotte, Dany Laferrière s’est souvent exprimé sur la baignoire comme son lieu de lecture de prédilection (vous pouvez l’entendre en parler ici), mais est-ce que les candidats seront sélectionnés selon leur physique ou leur talent littéraire? Leurs beaux yeux ou leur plume assassine? Pour poser sa candidature (les aspirants ont jusqu’au mois d’août pour le faire), la seule condition est d’avoir publié un livre. À ce propos, il faudrait bien que des écrivains québécois posent leur candidature. Mais qui? Certainement pas Marie Laberge, quoiqu’avec sa couette, elle pourrait se distinguer. C’est important en téléréalité.

Isabelle Beaulieu pose tout de même une excellente question, « Et pour écrire de bonnes aventures, ne faut-il pas d’abord en avoir beaucoup vécues soi-même? » J’ai pas la réponse, mais en tout cas, depuis 2 semaines, je regarde Série noire, pis pour l’instant c’est exactement le créneau : 2 scénaristes qui après avoir écrit une série judiciaire descendue par la critique à cause de son manque de crédibilité, décident d’expérimenter les péripéties qu’ils mettront par écrit pour la 2e saison. Et c’est tout simplement génial. Et drôle. Et pathétique. Et dramatique. Les scénaristes sont interprétés par François Létourneau (aussi scénariste de Série noire, il était derrière Les Invincibles) et Vincent-Guillaume Otis (c’est la première fois que je le trouve bon). J’ai tellement le goût de les voir continuer à se pêter la gueule et à sombrer encore plus!

Je le sais, je viens encore de passer une heure à chialer (même si tu as mis 2 minutes à lire mon texte), mais les littéraires, on aime ça chialer, s’énerver tout seul, pu se pouvoir, se déchirer la chemise, mettre les autres au pilori, lire leur livre pour mieux les démolir… (7 ans d’université en lettres, c’est pas toujours heureux). Pis c’est peut-être pour ça que Académie Balzac pourrait être surprenant (en l’écrivant j’en suis pas si sûre). En tout cas, pour l’instant je me pitche dans Série noire pis je continue d’écrire mon roman dans mon bureau tout rénové avant Noël, parce qu’un beau bureau, c’est beau. Pis que j’ai pas le goût de tuer (fictivement) personne, mais ça ne saurait tarder.

Des papillons à la place du cerveau

Des papillons à la place du cerveau

Je ne tiens plus en place. Tsé quand une bonne (ou une mauvaise nouvelle) doit rentrer d’ici quelques jours et que tu regardes tes courriels toutes les 30 secondes pour être sûr que tu reçoives en direct la tape dans le dos ou la claque dans la face. Bien je suis en plein là dedans. 

C’est sûr qu’en tant que travailleuse-autonome-entrepreneure-contractuelle-pigiste-vulgarisatrice-lectrice-sur-motivée, je suis toujours en train d’attendre des bonnes et des moins bonnes nouvelles. Une demande par-ci, un article par-là, un texte envoyé là-bas, un projet ou un contrat qui se concrétise, mais l’angoisse de la grosse nouvelle, celle qui pourrait changer plein d’affaires, te permettre de partager ta passion encore plus, de te développer dans un nouveau bon sens, eh bien l’attente de celle-là est plus difficile que les autres.

D’ailleurs, je suis incapable de travailler sur autre chose. La preuve, je ne peux m’empêcher d’en parler sur Check mes tomates. Je suis fébrile. C’est le mot, mais il n’est pas assez fort. Énervée? Agitée? Hystérique? Non quand même pas, mais vraiment je ne tiens plus en place. Allez-y pour écrire ou vous concentrer avec ce genre de nouvelle qui vous pend au bout du nez, qui vous attend au détour. J’ouvre le chapitre sur lequel je travaille (mon enquête sur la disparition de Marie prend forme), une phrase, une autre et un courriel qui rentre. Moi : AHHHH! Je sursaute. J’ai peur. Je tremble… C’est souvent des retours de clients, de la pub ou pire, le résumé hebdomadaire d’une de ses discussions LinkedIn auxquelles je suis abonnée.

Je me replonge dans l’écriture et plus rien ne compte jusqu’au… prochain courriel. Et là, c’est la même chose : je crie, m’étire, écarquille les yeux, la main fébrile et le souffle court. Drôle de manière de vivre que ces artistes-créateurs-motivateurs-idéateurs-travailleurs-autonomes que de toujours être en suspens. Bien sûr, on peut tous penser-créer-imaginer-monter-des-projets tout seul ou avec d’autres, mais ça revient toujours à ça : qui va me donner de l’argent ou l’opportunité de présenter mon travail? De le faire voir ailleurs que dans ma tête? C’est sûr que tout le monde peut se faire un blogue, un site, en parler sur les réseaux sociaux, mais c’est pas pareil que de le voir en vrai, de tenir le fruit de son travail dans ses mains, le voir sur un mur ou dans une salle de cinéma. En attendant de hasarder une réponse, je continue d’écrire-penser-réfléchir, lire plein d’affaires à gauche à droite (allez donc lire les derniers billets de Patty O’Green ou celui sur la lenteur de Bertrand Laverdure), et guetter mes courriels. Une fin de semaine fabuleuse en perspective. 

Je ne vous suis plus

Je ne vous suis plus

Dans le temps, je rêvais que je passerais mes journées à lire et à écrire. C’était beau, il faisait soleil, il y avait toujours une porte ouverte pas loin qui donnait soit sur la mer, soit sur une forêt et un lac, et moi j’étais là, détendue et souriante, buvant le meilleur café au monde, et j’écrivais dans l’allégresse et la béatitude des romans fluides et vaporeux. Le reste du temps, j’étais en voyage et je découvrais des contrées inconnues et des personnes extraordinaires qui nourrissaient mes romans tout aussi extraordinaires. Ouain. Des fois, c’est mieux que les rêves restent des rêves.

Dans mon appartement/bureau/centre névralgique, mon rêve d’antan n’est pas au meilleur de sa forme. La pièce qui me sert de bureau ne possède qu’une fenêtre minuscule qui donne sur la ruelle où des écureuils passent leurs journées à détruire plantes, fleurs et poubelles. Au moins, les petits mammifères que je trouve plus mignons depuis belle lurette, se battent avec l’énergie du désespoir pour trouver et cacher d’hypothétiques réserves pour l’hiver (ou est-ce pour le printemps?). Leur ballet me fait sourire, et comme ils m’ont laissé quelques tomates cet été, je les laisse vaquer à leurs occupations.

Mon bureau s’effondre littéralement sous les papiers : savant mélange de livres, prospectus, revues et magazines, factures, cartes d’affaires, et cahiers de notes. Les yeux me piquent et me brûlent à force de passer trop d’heures devant l’écran. Je saute d’un contrat à l’autre, d’une fenêtre à l’autre, j’écris un peu le matin, et ensuite ma journée de travail commence (je n’ai pas à aller bien loin, je suis ma propre boss dans mon propre bureau), eh oui, je lis et j’écris, mais le soleil ne se rend pas jusqu’à moi et quand c’est le cas, ben je ferme les rideaux parce que ça me pique encore plus les yeux.

Le mystère reste entier pour moi : comme j’ai fait pour me ramasser à faire une job (j’ai pas vraiment de job, je suis à mon compte, j’aime ça dire que j’ai une job, ça rassure ma famille) où il faut être assis 10 heures par jour, en plus que j’essaie de finir mon roman (+ 3 heures par jour) et que j’écris pour plein de blogues et d’autres affaires à gauche à droite parce que je me dis que c’est juste de même que je vais y arriver. Est-ce que quelqu’un sait ça? Mais j’aime tellement ça, que finalement, j’ai ma réponse. Si quelqu’un invente des chaises dynamiques qui nous permettent de faire de l’exercice et de marcher en écrivant, je suis preneuse.

En tout cas, je dois bouger tout le temps. Coudonc, est-ce que me concentrer est plus difficile qu’avant? Je pense bien que oui. Surtout que je vais fleureter sur Facebook ou Twitter toutes les 44 secondes. Je saute d’un article à l’autre, d’un commentaire, d’une émission à une autre, et c’est pour ça que j’ai pris la décision de ne plus vous suivre. Pas dans le sens, ça y est, moi j’ai tout compris, je vais plus sur Facebook ou Twitter (J’ai essayé de me convaincre de me désabonner de FB juste une semaine, parce que me semble que je serais plus productive. Que mon cerveau aurait le temps de ramollir, juste un peu. J’ai essayé de me donner des plages horaires, bon tu peux y aller, entre 12 h et 12 h 45, et 18 h 15 et 20 h. Mais ça marche pas, pis après je me trouve niaiseuse de m’être imposé ces restrictions et j’y vais quand même), mais dans le sens que j’accepte la lenteur. De ne pas avoir lu, tel ou tel article, tel ou tel livre. Que cette série-là, ben je vais pas me mettre à la regarder la nuit pour pouvoir en jaser.

Donc, ne plus vous suivre. Vaincre ma crainte de manquer de quoi. À force, je sais plus rien – où j’ai lu ça, pourquoi je pense ça, ce que j’aurais fait dans telle situation – et d’être une analphabète de la vie, ça me tente plus. Vous connaissez ma propension à vouloir disparaître. Mais comme j’ai pas le courage de Ducharme, ni la maison aux Keys de Michel Tremblay, je vais juste continuer à écrire dans mon bureau qui donne sur la ruelle.

 

Party de famille

Party de famille

Les Moreau, on est une grosse famille. Chez mon père, ils étaient 6 enfants, et tous ces marmots ont eu de rejetons, pour un total de 14 cousins et cousines du même âge, à 10 ans près. Certains ont même des enfants qui sont maintenant des adultes. Ça parle fort, ça crie, ça danse : on aime ça se voir et on se le dit.

On a commencé il y a deux ans à se réunir seulement entre cousins. C’est que la grand-maman nous a quittés en 2011. Au mois d’août, c’était le party des cousins Moreau. Réunis chez celui qui a la plus belle piscine, un bar extérieur (l’année passée, j’ai bu des drinks bleus et j’ai été malade) et un BBQ géant, on commence la journée tranquillement. Baignade, petite bière, blé d’Inde.

C’est que c’est le fun être entre cousins. Les chums, les blondes, les enfants : tout le monde se promène en maillot de bain autour de la piscine. Ça s’échange des nouvelles pis ça se conte des peurs. Cette année, l’hôte de la journée a décidé de sortir des vieilles photos. Les années 80, c’était pas une réussite chez les Moreau. Coupes Longueuil, costumes de bain fluo, moustaches ostentatoires. Finalement, ça pas tellement changé, c’est juste que maintenant on peut niaiser ceux qui en portent.

À un moment donné de la soirée, je commence à jaser avec la nouvelle blonde de l’un de mes cousins (on est 6 filles pour 8 gars). Parle, parle, jase, jase, bla-bla-bla. Très sympathique, cette nouvelle Moreau. Bravo cousin que je me dis. C’est là qu’elle me lance : « Ah, c’est toi l’écrivaine. »

Bon, qu’est-ce que mon cousin lui a dit? C’est sûr que pour ma famille, je suis une intello (études universitaires en littérature) ou du moins l’image qu’ils se font d’une intello. J’habite Montréal (j’entendrai plusieurs fois dans la journée « toi, t’es une hipster »), mais pas le Plateau (Rosemont, c’est pareil pour eux), j’ai travaillé en culture, j’écris des articles sur tout et rien, je n’ai pas d’enfants dépassé la trentaine et je parle tout le temps de livres.

Est-ce que ça fait de moi une écrivaine? Non, mais, mon cousin, lui a fait l’amalgame. Je t’aime cousin. Toi, tu me comprends. Pis ta blonde aussi. Je vous parle de ça, parce que cette semaine, j’ai passé beaucoup de temps sur mes projets. J’ai complété deux nouvelles, je travaille aussi sur J’aurai disparu avant la fin de la journée. Seule devant mon ordi, je me suis demandé ce qui faisait l’écrivain. Les publications? C’est sûr. La posture d’écrivain? Parce qu’il en faut bien une. La cigarette électronique (voir Mondanité du diable, d’Alain Farah)? Je fume déjà du tabac, merci.

Je le sais pas en fait. J’écris, c’est tout. Je pense que je vais appeler mon cousin pis sa blonde.