Blue Motel

Blue Motel

En arrivant hier, j’ai surpris les propriétaires. J’étais la première cliente du motel de l’année. Ils avaient ouvert à peine une heure plus tôt. La réception était assez bordélique et la femme cherchait comment faire fonctionner la machine Interac. J’ai passé ma propre carte et j’ai pris les clés de ma chambre. La numéro 1. Soixante-huit dollars pour avoir la paix. Pour regarder le fleuve, là tout près.

J’avais à ma disposition une chaise orange de plastique, ronde et belle, sortie tout droit des années 1970. En tout cas, c’est mon impression. Bref, je me suis assise dessus et j’ai regardé le fleuve. En face, il y a La Malbaie. À gauche, une île avec des fermes, je peux voir les silos et la flèche d’une église. Mon voisin a une chaise jaune poussin.

Deux hommes sont arrivés au motel un peu après moi. L’un avait dans la vingtaine et l’autre, dans la quarantaine. Un père et son fils, je me suis dit. Ils ont hérité de la chambre numéro 3.

La chaise orange n’est pas confortable. Je me suis installé dans les escaliers avec mon cahier de notes. J’étais pas juste venue à l’hôtel pour le paysage. Je voulais surtout terminer une nouvelle. Une histoire de gâteau au caramel, de famille, pis de chalet. Je la traînais depuis quelques semaines et je me suis dit, pourquoi pas une chambre de motel face au fleuve?

Parfois, à Montréal, dans mon bureau, dans ma ruelle, je m’imagine écrire ailleurs et souvent je pense à une chambre de motel ou une maison sur le bord du fleuve. Je pense que l’eau pis les oiseaux, pis les marées pis toute, ça va m’inspirer et me calmer. Ça paraît que j’ai grandi en banlieue : je suis bien que trop romantique. Les oiseaux, ça fait du bruit en masse, j’ai de la misère à distinguer les oies blanches des mouettes, il y a un vent de fou et le début du mois de mai, c’est vraiment pas chaud dans le Bas-du-Fleuve. J’ai repris mon char pis je suis allé au village me chercher de la bière pis de quoi me faire un souper en tête à tête avec mon ordi. J’écrirais plus tard.

En revenant, les deux gars de la chambre numéro 3 étaient sur leur balcon et entamaient leur 2e bouteille de vin. Le plus jeune était en bedaine et criait. Aucun rapport avec ceux que j’avais croisés à la réception plus tôt. Je me suis ouvert une bière et je les ai écoutés sur ma marche d’escalier. J’ai pas compris leur relation (un chef scout et sa recrue?). En tout cas, après la 3e bouteille de vin, ils sont rentrés dans la chambre et je ne les ai plus revus de la soirée. Ce matin, en me levant, ils étaient déjà partis.

Dans la chambre, en face du lit, il y a une photographie d’un paysage marin. Une pointe rocheuse s’avance dans la mer, un conifère quelconque élève ses épines et il y a des monts enneigés au loin, de l’autre côté de l’eau. Les bleus sont trop bleus, les blancs trop blancs et les gris trop gris. Ça pourrait être ici ou ailleurs, peu importe. Comme si les voyageurs de passage pouvaient faire abstraction du paysage qui leur crève les yeux et qu’on voulait leur rappeler sa présence. Ça m’a fait penser aux touristes qui ne font que prendre que des photos pour s’en rappeler plus tard ou les montrer à leurs amis et familles, dans le confort dans leur maison, sans en profiter pendant qu’ils sont dedans le paysage, parce que vite vite vite, il y a autre chose à visiter.

J’ai écrit jusque tard dans la nuit. J’avais fermé les stores verticaux de la porte patio, mais vers minuit, je les ai ouverts. La marée était vraiment basse, je n’entendais aucun bruit venant du fleuve, les oiseaux dormaient, mes voisins aussi. Au loin, quelques lumières de La Malbaie. Si j’avais encore été fumeuse, je me serais allumé une cigarette dans le noir. J’ai respiré l’air du large et je me suis dit que demain matin, je prendrais bien une photo de la vue du motel pour la regarder moi aussi quand je serais loin d’ici, dans mon bureau qui donne sur la ruelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

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